EPSON R-D1

Henri 2.0


L’année 2004 voit la disparition d’Henri-Cartier Bresson et l’apparition du premier appareil numérique télémétrique, délibérément inspiré du Leica M et même équipé de sa monture ! L’Epson R-D1 est lancé en mars et HCB nous quitte en août. Parfois l’Histoire nous joue de ces tours… En tous cas, en 2004, Epson bluffe tout le monde avec la première vraie nouveauté du marché, désormais prépondérant, de la photographie numérique. Durant cette première moitié des années 2000 la guerre des fiches techniques est plus que jamais déclarée, c’est à celui qui aura le plus de pixels, le plus gros zoom, l’autofocus le plus rapide et silencieux, la plus haute cadence de prise de vue, etc. Etc. Depuis quelques années déjà, Epson est un gros acteur du secteur informatique, mais un petit acteur de la photographie numérique. Ses compacts grand public ne sont pas mieux que ceux de la concurrence et la marque est surtout connue pour sa gamme d’imprimantes à jet d’encre. Pourtant c’est bel et bien la marque de Nagano qui lance le pavé dans la marre.


Pour s’attaquer à l’Epson R-D1, il faut d’abord faire un peu d’histoire. La photographie a toujours été affaire d’innovation. Depuis ses premiers pas jusqu’au sacre de l’empire numérique, les inventeurs, les chimistes, les ingénieurs et bien souvent les photographes eux-même n’ont eu de cesse d’inventer ou d’améliorer des procédés de capture et de restitution de la lumière, technologie et techniques devenant au passage de plus en plus efficaces… Et complexes. Pourtant, nombreux sont les photographes qui ont compris qu’il fallait faire un distinguo entre les dimensions techniques et artistiques d’une image. Henri Cartier-Bresson est certainement l’exemple le plus représentatif de cette école de la photographie, la plupart de ses travaux ayant été réalisés avec un équipement relativement sommaire : un seul type d’appareil - un leica M, et un seul objectif - un 50 mm. D’ailleurs, depuis Cartier-Bresson et durant des décennies, le Leica M a fait la loi dans le monde des photo-reporters et autres photographes de rue ; et le 50 mm est l’objectif standard le plus répandu car dit-on, à tort, il offre le même grossissement que la vision humaine. En fait, la véritable focale de la vision humaine (en équivalent 24x36) est de 43 mm… Et de toute façon, ni un 50 ni un 43 ne couvre le champ de la vision humaine. Mais ça c’est une autre histoire.
Ce culte que voue une grande partie de la gente photographique au Leica M a fait que même lorsqu’il fut technologiquement et surtout ergonomiquement dépassé par l’appareil devenu roi, le reflex 24x36, le fameux télémétrique germanique est resté une référence chez les pro et les amateurs éclairés. Bon, son aura quasi divine est grandement méritée, hein, c’est un appareil aussi robuste qu’un tank, discret que l’homme invisible et doté d’une gamme optique superlative. N’empêche, les fabricant japonais ne se sont pas arrêtés à ça et n’ont jamais interrompu leur course à l’armement. Au début du XXIè siècle, la plupart des reflex numériques sont beaucoup moins chers qu’un Leica M7 et surtout capables de s’intégrer dans un flux de travail à la fois plus fluide et rapide (la chaine graphique appareil numérique + ordinateur). Bref, au début du XXI ème siècle, l’empire de la photo reste fidèle à lui même : toujours « mieux » et toujours plus vite. Et en 2004, tandis que Monsieur Cartier-Bresson part pour son dernier voyage, hélas sans son appareil photo, Canon et Nikon sont les rois du monde. Alors que vient faire un fabricant d’imprimantes dans cette histoire ? Et surtout que vient-il faire sur un marché toujours plus techno avec un appareil totalement rétro ?

Toute profane qu’elle est en photographie, Epson a su dès le départ s’adjoindre les bons partenaires pour concevoir son RD-1. Le corps de l’appareil est fourni par Cosina/Voigtländer, il s’agit en fait d’un Voigtländer Bessa, très fortement inspiré du fameux Leica M. Le Voigtländer n’a certes pas l’aura de son maître, mais il reste un excellent appareil pour qui aime pratiquer la photo en peaufinant ses réglages. Choisir ce boitier comme base relève presque de l’acte politique, le RD-1 n’est absolument pas destiné aux amateurs du petit carré vert. Et côté optique, là encore Epson ne fait pas dans l’à peu près en adoptant tout simplement la monture Leica M. C’est un choix élitiste qui lui garanti d’entrée de jeu un certain pédigrée. Ceux qui ne comprennent pas ou ne connaissent pas passeront leur chemin ; mais les autres, les connaisseurs, ils savent. Avec une telle baie d’accueil en façade, le RD-1 s’ouvre non seulement à la légende mais également à toute l’excellence et la richesse d’une des meilleures et des plus variées gammes d’objectifs du monde. L’Epson RD-1 semble donc armé pour répondre aux attentes, jusqu’ici quelque peu frustrées, des photographes cultivés et exigeants. Mais son électronique est-elle à la hauteur de tout ce bon goût ? J’ai envie de dire oui. Le cœur de l’appareil, son capteur, provient de chez Sony, qui en ce milieu des années 2000, semble être l’un des fabricants les plus avancés dans ce domaine. Même si la technologie CCD embarquée sur cet appareil sera bientôt mise au rencard au profit du CMOS qui équipe les boitiers des années 2010, le capteur du RD-1 est le même que celui des Nikon D100 et D70, ou encore du Pentax *istD (6MP), trois excellents appareils en leur temps. Ajoutez à ça un bon viseur télémétrique doublé d’un écran orientable ! Une superbe interface analogique à aiguilles logée au sommet de l’appareil pour piloter les réglages essentiels et vous obtenez un vrai bel objet pour esthètes de l’image. De nombreux photographes s’accordent à dire que le RD-1 est un splendide appareil et que son maniement est soit génial, soit totalement imbuvable. À chacun de se faire sa propre opinion, mais une chose est sûre, c’est un engin qui ne laisse pas indifférent. Personnellement, j’adore devoir réarmer entre deux prises de vues. Evidemment dans le cas du RD-1 ça ne sert pas à l’avance du film, mais il ne s’agit pas non plus d’un truc de geek, l’appareil fonctionnant de façon mécanique, il faut armer le mécanisme de l’obturateur avant chaque déclenchement. Ça fait partie de ces petits trucs qui donnent une classe folle à ce coucou.


Le seul véritable problème avec cet appareil,

c’est qu’il est hautement désirable


De nos jours, la qualité d’image d’un Epson RD-1 peut sembler en retrait par rapport à nos reflex capables de prouesses sans cesse plus spectaculaires. Du coup on trouvera que le RD-1 ne monte pas bien en ISO ou qu’il crame vite les hautes lumières. Alors oui, il faut l’avouer, le RD-1 ne sera pas le meilleurs dans des conditions limites (en faible lumière principalement), mais de nombreux photographes ont réalisé de superbes images tout au long de l’histoire de la photographie, quelles que soient les limites des matériels qu’ils ont utilisés, et je ne vois pas pourquoi le RD-1 dérogerait à cette règle. Alors il n’est très certainement pas le plus performant des appareils numériques ; étant donnée l’électronique dont il dispose, sa dynamique lumineuse est forcément plus limitée que celle du film 35 mm… Mais ça ne fait pas de lui un mauvais appareil. Bien au contraire, il a le mérite d’avoir ouvert une voie délicate, d’avoir réuni les deux mondes : celui de la tradition et celui de l’ère numérique. Je ne pense pas qu’il aurait démérité autour du cou de Monsieur Cartier-Bresson. À mon humble avis, l’Epson RD-1, de par ses origines, sa philosophie et son côté totalement décalé lors de sa sortie, est l’un des appareils numériques les plus intéressants à posséder dans une collection - et c’est très certainement l’un des plus attachants à utiliser.


Malgré toutes ses qualités et toute la curiosité qu’il a suscité, le RD-1 n’a rencontré qu’un succès d’estime. Ce qui ne l’empêcha pas de rester un bon moment au catalogue et d’être décliné en trois versions :

- RD-1 (2004-2007)
- RD-1s (2006-2009 - mode JPG+RAW, fonction Quick View, espace couleur Adobe RGB, meilleur algorithme de réduction du bruit pour les poses longues / nouvelles fonctions disponibles par simple uprade du firmware du RD-1 premier)
- RD-1x / RD-1xG (2009, disponible uniquement au Japon - écran LCD plus grand mais devenu fixe, support des cartes SDHC jusqu’à 32 GB, viseur amélioré / la version G propose également une poignée grip plus ergonomique)

Le seul véritable problème avec cet appareil, c’est qu’il est hautement désirable… Et plutôt rare sur le marché de l’occasion. S’il arrive d’en croiser quelques-uns aux alentours de 800 €, sa côte monte régulièrement à plus de 1200 € boitier nu. Et si vous cherchez plutôt un RD-1s ou un rare RD-1xG, c’est vers le Japon qu’il faut regarder. Enfin, quelle que soit la version, le RD-1 est un de ces rares appareils numériques qui se concentrent essentiellement sur l’acte photographique. Son utilisation se fait tout en simplicité et loin des considérations techniques et technologiques qui très / trop souvent parasitent l’acte photographique. Avec son RD-1, Epson propose un retour à l’essence de l’observation et du cadre, un appareil parfait pour écrire des haïku avec de la lumière, un appareil Zen.
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Fiche technique

Fabricant
EPSON

Produit de 2004 à 2009

Type
Télémétrique numérique (digital rangefinder)

Monture
EM / Leica M

Capteur
APSC 6,1 Million de pixels (taille d’image : 2008 x 2000 pixels)

Écran LCD
2’’ (235.000 pixels)

Fonctionnement
Mise au point manuelle
Mode priorité à l’ouverture
Mode manuel

Mesure de la lumière centrale pondérée TTL

Gamme de sensibilité
200 - 1600 ISO

Obturateur
1/8s - 1/2000s (synchro flash 1/125s)

Dimensions
142 x 88,5 x 39,5 mm

Poids
620 g (avec batterie)

Alimentation
batterie Epson Li-ion
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Auteur - Th/V
Photo © Epson

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